La France en son miroir

La France en son miroir
LE MONDE | 18.11.09 | 14h53  •  Mis à jour le 18.11.09 | 16h17

‘est une question que Claude Fournié, 78 ans, se pose souvent : “Et si les vieux revenaient ?” Si sa grand-mère revenait, croirait-elle ce qu’elle verrait ?
{ Le texte complet en commentaire }
Advertisements

One Response to “La France en son miroir”

  1. jeanwadier Says:

    La France en son miroir
    LE MONDE | 18.11.09 | 14h53 • Mis à jour le 18.11.09 | 16h17

    ‘est une question que Claude Fournié, 78 ans, se pose souvent : “Et si les vieux revenaient ?” Si sa grand-mère revenait, croirait-elle ce qu’elle verrait ? Quand l’adduction d’eau avait été installée, juste après-guerre, elle n’en voulait pas, la citerne d’eau de pluie suffisait bien. Un demi-siècle plus tard, il y a au moins cinq piscines rien que dans le vieux village, une vingtaine en tout à Douelle, 750 habitants.
    Adolescente, Christine Sabrié allait une fois par semaine choisir un livre chez les voisins, des Parisiens. En ce temps-là, au milieu des années 1970, il n’y avait pas de bibliothèque au village. Mme Fourastié la conseillait puis lui offrait un cassis à l’eau. Monsieur écrivait, avant de partir à vélo faire le tour du village, écouter les cigales, discuter avec les paysans. Christine Sabrié a maintenant 48 ans. Elle est documentaliste à mi-temps au conseil général du Lot et gestionnaire d’une compagnie de spectacles. M. et Mme Fourastié reposent au cimetière, de l’autre côté du fleuve. Mais ils font partie de l’histoire de ce village où Jean Fourastié (1907-1990) a passé une partie de son enfance avant d’y revenir tous les étés.

    De ses 48 livres, Les Trente Glorieuses est le plus connu, ne serait-ce que pour son titre qui, chose rare, a fini par désigner une période de l’histoire. Pour illustrer La Révolution invisible – sous-titre de l’ouvrage – des trois décennies de l’après-guerre, l’auteur compare avec une précision d’entomologiste le Douelle de 1946, village sous-développé où presque tous les actifs sont agriculteurs, où tout le monde est baptisé, au Douelle de 1975, entré dans une économie industrielle et tertiaire, où l’église n’est plus remplie que les jours de fête.

    “Ne doit-on pas dire glorieuses les trente années qui ont fait passer et Douelle et la France de la pauvreté millénaire, de la vie végétative traditionnelle, aux niveaux de vie et aux genres de vie contemporains ?”, écrit Jean Fourastié. L’ancien commissaire au Plan vient de prendre sa retraite de professeur à Sciences Po et au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), lorsqu’il note dans cet ouvrage de 1979 : “Les “trente glorieuses” ne seront pas suivies d’années qui leur ressemblent.”

    Si Jean Fourastié revenait à Douelle, dirait-il, comme José Roucanières, vigneron à la retraite, que “ça change à l’envers” ? Dirait-il, comme Marguerite Raynal, figure locale de 87 ans, que “la machine, c’est bien, mais la machine a tué l’homme” ? Dirait-il, comme André Leymat, 85 ans, que “toutes les valeurs qu’on connaissait ont été remises en cause par la mondialisation” ? Il serait en tout cas surpris par le Douelle de 2009, trente ans après la publication des Trente Glorieuses.

    C’est un village de carte postale, le long d’une boucle du Lot, avec son architecture typique du Quercy, sa base de loisirs, ses vignes tirées au cordeau, son club de parapente, son ambiance estivale quand, en août, les enfants du pays reviennent, sa base fluviale où Australiens, Russes et Américains viennent louer une embarcation à la semaine pour remonter le fleuve.

    Un village ni riche, ni pauvre, qui veille à préserver son patrimoine, son cadre de vie prisé des Cadurciens, les habitants de Cahors, la préfecture du département à 11 km. Une sorte de cité-dortoir, en vieilles pierres, pour employés des banques, des assurances, de l’hôpital, du conseil général, de la Mutualité sociale agricole…

    Un vigneron se souvient de l’un de ses voisins qui se précipitait sur le crottin de cheval dans la rue pour l’épandre dans les jardins. Et rigole en parlant des deux “Toutounet” (des poubelles pour déjections canines avec distributeur de sacs plastique) installés dans les ruelles : “On n’est plus dans un monde agricole, c’est un monde de la ville.”

    Dans les années 1970, Jean Fourastié constatait que le nombre d’exploitations agricoles n’était plus que de 39. En 1945, il y en avait 92. Dans le même temps, la productivité du travail agricole avait été multipliée par 12. Le nombre de tracteurs était passé de 2 à 40. Le confort était apparu dans les foyers, avec le téléphone (110 contre 5), le réfrigérateur, l’automobile. Surtout, le nombre d’actifs dans le tertiaire avait dépassé le nombre d’agriculteurs et d’ouvriers.

    Trente ans plus tard, les exploitations agricoles ont quasiment disparu. Restent sept vignerons. “Le village produit un peu de vin, qui se vend mal, et des services à la personne”, résume Marie-Hélène Soulayres, la première adjointe, retraitée de l’enseignement. Aux cultures du tabac, de la fraise, de la vigne pour vin de table, a succédé la monoculture du cahors, un vin d’appellation contrôlée, et quelques vergers de noyers.

    En 1950, Douelle exportait ses fraises vers Londres. En 2009, le Lidl de Cahors vend un cabernet-sauvignon d’Afrique du Sud à 1,90 euro. André Leymat en a acheté, pour voir. “Si j’avais dégusté à l’aveugle, j’aurai dit “bordeaux premier cru”, reconnaît ce vigneron à la retraite qui se dit “plus près de l’homme de Cro-Magnon que de l’internaute.” “Le monde figé que j’ai connu dans mon enfance a été secoué, poursuit-il. Ça a été un tremblement de terre.”

    La difficulté n’est plus de produire, mais de vendre. A 63 ans, Yvan Cagnac apprend le commerce en essayant d’écouler sur les marchés les bouteilles de son fils Jean-François, qui a pris la relève. La nouvelle donne le perturbe : dans les années 1970, du temps du vin de consommation courante, les vendanges se faisaient à la main ; dans les années 2000, alors que le vin est d’appellation contrôlée, donc beaucoup plus onéreux, il serait impossible de payer des vendangeurs – “ça coûterait trop cher à 8 euros de l’heure”. Yvan Cagnac regrette de ne pas avoir eu la vie de ses frères. L’aîné était agent EDF, le dernier plombier, ni l’un ni l’autre ne vit comme lui, à quatre générations sous le même toit. “Nous, on ne peut pas avancer comme ils ont avancé, dit Jean-François, qui tient grâce au salaire de sa femme, employée dans une cantine à Cahors. On vit des acquis des parents.”

    Qu’elles étaient belles, les décennies 1970, 1980, 1990 ! On vivait bien, il y avait l’inflation, on empruntait, on remboursait “des prunes”, les clients faisaient des centaines de kilomètres pour se fournir directement dans les caves, on achetait des tracteurs neufs, on voyageait. José Roucanières, 61 ans, les regrette, ces années fastes qui ont suivi les “trente glorieuses” avant que tout ne s’écroule. Le grand virage, pour lui, “c’est 2003, la chute des cours”.

    “Pourquoi 2003 ?
    – Je ne l’explique pas. En 2002, tout allait encore bien, on vendait 1,50 euro le litre en vrac. J’ai voulu défiscaliser, j’ai construit une cave neuve, maintenant il faut rembourser et le vrac ne vaut plus que 0,80 euro le litre. La grande distribution tient tout le monde.
    – Où faites-vous vos courses ?
    – Dans la grande distribution. Où voulez-vous ?”

    Dans les années 1970, déjà, Jean Fourastié se posait des questions. “Douelle fut probablement plus heureux dans sa misère qu’il ne l’est dans son opulence, écrivait-il dans Les Trente Glorieuses. Les adolescents, les femmes, dans ma jeunesse encore, chantaient le long des chemins, en allant et en revenant de leur dur travail…” José Roucanières l’admet : dans ses vignes, il ne chante pas, il s’interroge. “Les rangs sont longs, on a le temps de réfléchir sur le tracteur. Que faire ? Des légumes à petite échelle pour les vendre sur le marché ? C’est pris.”

    Dans les années 1970, il fallait produire plus. Dans les années 2000, il faut produire moins : l’appellation contrôlée est limitée en volume, “si on dépasse on risque le déclassement de la récolte”. A chacun sa technique. Jean-François Cagnac taille un bourgeon sur deux, il est arrivé à José Roucanières de jeter une partie de sa récolte.

    “Le vin, c’est fini”, tranche Marguerite Raynal, l’octogénaire, oeil pétillant et sourire en coin, “un certificat d’études avec mention bien, c’est tout”. Cette cousine “très éloignée” de Jean Fourastié, qui allait dîner chez lui quand elle “montait” voir sa fille à Paris, avait “l’amour de la vigne”. C’est “le monsieur de l’assurance” qui le lui avait dit : “Il y a plus de vingt ans, on avait eu la grêle. Quand il est arrivé, j’étais là, en train de faire les conserves de haricots verts, dit-elle en montrant l’âtre désaffecté. J’ai éteint mon feu, on y est allés. Il m’a dit : “Mais… Vous n’avez pas assez déclaré ! Quand on voit comment elles sont entretenues, vos vignes !””

    Le 1er janvier, Jean-Pierre Raynal, le fils de Marguerite, qui exploitait le domaine familial, a pris sa retraite. De la génération suivante, personne ne reprendra l’affaire. Le fils de Jean-Pierre travaille dans un bureau, dans les assurances. “Sur le coup, j’avais mal au coeur, dit Marguerite, et puis finalement, tant mieux ! Les vignerons vont tous couler.” Pour obtenir les primes de Bruxelles, son fils a fait arracher les vignes. “Bien sûr que j’y suis allée voir, soupire-t-elle, son tricot posé sur la table. C’était en février. Il a fallu payer une entreprise. Les souches étaient arrachées, mises en tas, ils ont tout fait brûler. Des vignes que vous avez bichonnées… Ça vous serre les tripes.”

    Ce matin, Claude Fournié, 78 ans, a fait ses 6 km à pied et il a encore vu des terrains en friche. “Ça ne fait que croître et embellir”, constate cet ancien vigneron. “Il vaut mieux qu’il soit là où il est”, dit-il de son fils, chef de service au Crédit agricole à Cahors. Son petit-fils vit à Douelle, il est dessinateur industriel à la MAEC, la grosse industrie de Cahors, spécialisée en électronique et plasturgie. Sa petite-fille travaille au service des relations humaines de l’ADMR (aide à domicile en milieu rural), réseau d’aide aux personnes âgées. “Ça aussi, ça ne fait que croître et embellir.” Une dizaine de femmes du village travaillent dans les services aux troisième et quatrième âges.

    Claude Fournié habite la rue des Tonneliers – il a bien fallu donner des noms aux rues il y a quelques années, les gens ne se connaissaient plus. Dans la rue des Tonneliers, d’après un voisin de M. Fournié, trois nonagénaires font monter la moyenne d’âge à 75 ans. Dans le village, quatre hommes et neuf femmes ont plus de 90 ans. Douelle n’est pas pour autant un lieu qui se meurt. Le nombre annuel de décès est le même qu’au milieu des années 1970. Celui des naissances a été divisé par deux, mais la population a augmenté (670 habitants en 1975, 750 aujourd’hui) grâce aux constructions, de l’autre côté du fleuve. Pas de lotissements, comme à Pradines et Mercuès, les communes voisines, mais le paysage a changé.

    “J’ai choisi Douelle pour présenter la France”, écrivait Jean Fourastié. Certaines évolutions confirment ce rôle modèle : sur quinze conseillers municipaux, sept sont des femmes, dont le maire. D’autres l’infirment : sur 750 habitants, pas un seul Maghrébin ; quelques familles italiennes et portugaises ont fait souche, mais un patron de carrière est-il un immigré ?

    Les seuls étrangers sont des Anglais, comme Clive et Christine Rookwood qui retapent des maisons dans le coin et sont ravis de vivre dans un endroit où, quand on promène son yorkshire, on se dit bonjour même si on ne se connaît pas. Douelle est réputée dans la région pour son ambiance conviviale. Pourtant, les aînés comme Marguerite regrettent le temps où, le soir, on allait “faire la causette au mur”, le lieu de rendez-vous près du pont.

    Au moment de la mécanisation, les premiers tracteurs et les premières machines à vendanger avaient été achetés en commun. “Ça ne se fait plus, dit Yvan Cagnac. Chacun fait sa sauce chez lui.” Dans les années 1980 et 1990, les vignerons ont commencé à mettre leur vin en bouteilles, en créant leur propre domaine. Des sept qui subsistent, un seul reste attaché à la coopérative. Et aucun ne prédit au village un avenir productif. “Quatre ont de la suite derrière, affirme José Roucanières. S’ils arrivent à survivre.”

    Pour Claude Fournié, “les gens les plus à l’aise dans le village sont les retraités”. Lui-même a beaucoup voyagé. La dernière fois, il y a trois ans, il est allé à Saint-Pétersbourg. Le confort se paiera cher, dit le retraité en pointant le doigt vers la table basse où est posé le livre de Jean Fourastié, dédicacé à son père. “On est allés beaucoup trop vite.”

    Marie-Pierre Subtil
    Article paru dans l’édition du 19.11.09

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s


%d bloggers like this: