La conceptualisation de la culture :l’exemple de la gestion du sommeil en France et au Japon.

Comme exemple d’une approche différente et poussée de la vie culturelle en France, citons Raymonde Carroll. Nous allons revenir sur ces travaux, très connus et appréciés des gens qui aiment la France et les Etats-Unis:

http://handai.ifrance.com/interculturel/sommeil.htm

http://www.isit-paris.fr/cdi/collections/management_communication.htm

Auteur : Raymonde CarrollEthnologue et d’origine française, elle vit depuis de nombreuses années aux Etats-Unis, où elle a enseigné dans plusieurs Universités (actuellement dans l’Ohio). Elle est mariée à un Américain, ethnologue également. Dans le cadre de ses études en anthropologie elle a mené trois ans de recherches à Nukuoro (atoll du Pacifique).Editeur: Seuil (La couleur des idées) Date de parution : 1991 Volume: 214 pages Traduit en anglais sous le titre: « Cultural Misunderstandings: the French-american Experience. »

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2 Responses to “La conceptualisation de la culture :l’exemple de la gestion du sommeil en France et au Japon.”

  1. jeanwadier Says:
    index interculturel index général La conceptualisation de la culture : l’exemple de la gestion du sommeil en France et au Japon. Jean-Luc Azra et Bruno Vannieuwenhuyse Un des objectifs possibles de l’étude de la diversité culturelle est de permettre aux personnes confrontées à des situations de vie interculturelles d’interpréter des situations qui les surprennent ou les déroutent quand elles sont observées à la seule lumière de leur expérience nationale ou ethnique. Cette approche à des applications économiques (implantation d’entreprises à l’étranger, gestion des ressources humaines), sociales (rapports entre communautés) ; personnelles (situations familiales interculturelles, couples mixtes, vie à l’étranger) ; éducative (enseignement de la langue et de la culture). La manière dont les Français et les Japonais gèrent leur sommeil constitue une de ces situations interculturelles dans laquelle les uns peuvent être mis mal à l’aise par les habitudes relevées chez les autres. En effet, Français et Japonais présentent des habitudes de sommeil très différentes : dormir seul ou en couple vs dormir en famille ; dormir d’un seul bloc ou dormir de façon fractionnée ; dormir dans l’espace public ou s’y refuser ; dormir couché sur un meuble spécial ou dormir assis ou sur du dur, etc. Ces habitudes ne sont pas exemptes d’apparentes contradictions : les Français peuvent à la fois mépriser et sacraliser le sommeil ; les Japonais peuvent à la fois faire preuve d’une efficacité sans borne et gérer leur sommeil d’une façon qui paraît aux Français complètement inefficace. Cette étude repère ces différences et ces contradictions et les intègre de façon explicative. Les habitudes de sommeil des Français s’inscrivent dans un schéma dans lequel la qualité de la vie est valorisée et où la responsabilité de cette qualité incombe à l’individu. Un bon sommeil est vu comme une garantie d’efficacité. L’individu doit garder le contrôle sur sa vie sociale, professionnelle et familiale pour s’assurer un sommeil suffisant, et il est éduqué ainsi depuis la petite enfance. Certains signes, comme de dormir pendant la journée ouvrée, sont vus comme une absence de contrôle et donc comme un dysfonctionnement. En revanche, les habitudes de sommeil des Japonais s’inscrivent dans un schéma où le sens communautaire est valorisé et où le temps consacré au groupe est vu comme une garantie d’efficacité. L’individu doit garder le contrôle sur ses besoins physiques, tel que le sommeil, pour assurer un temps de participation au groupe suffisant, et le système d’étude l’y entraîne depuis l’enfance ou l’adolescence. Néanmoins, il est autorisé à marquer la limite de sa résistance. Certains signes, comme de dormir pendant la journée ouvrée, sont vus comme le fait que cette limite a été atteinte. Dans cet article, tout en gardant à l’esprit que les deux sociétés présentent des individus qui ne répondent pas à ces schémas, et aussi que les sociétés changent, nous explorerons ces caractéristiques et nous nous demanderons dans quelle mesure elles peuvent être comprises dans un continuum individualisme-collectivisme, où la France serait « individualiste » et le Japon « collectiviste ». 1. objectifs et méthode 1.1. « collectivistes » et « individualistes » On entend souvent dire que les Français sont « individualistes » et les Japonais plus « orientés vers le groupe ». Ces notions trouvent leur source dans la psychologie interculturelle. Ce champ de la recherche vise à dégager des dimensions fondamentales du psyché humain et des cultures humaines, afin d’y situer différents pays, peuples ou cultures. Un objectif peut en être de mieux les connaître pour favoriser les contacts interculturels. Un autre objectif est de bénéficier de la comparaison interculturelle pour mettre à jour des ressorts universels de la psychologie humaine. Le concept d’Individualisme-Collectivisme connaît un grand succès actuellement dans le domaine de la psychologie interculturelle. Hofstede[i] l’a introduit dans un modèle à quatre dimensions : Distance de Pouvoir, Masculinité-Féminité, Evitement de l’Incertain et Individualisme-Collectivisme. La dimension Masculinité-Féminité constitue un angle intéressant pour comparer la France et le Japon. Nous avons fait une tentative dans ce sens ailleurs[ii]. Les dimensions Distance de Pouvoir et Individualisme-Collectivisme permettent aussi des distinctions de base. Les résultats de Hofstede indiquent par exemple que la Distance de Pouvoir est plus grande en France qu’au Japon. Cela peut sembler contradictoire avec ce qu’on peut ressentir : une forte hiérarchie semble imprégner tous les niveaux de la vie en société au Japon. c’est qui a inspiré à Nakane la notion de « société verticale »[iii]. Cependant, dans le modèle de Hofstede, la France est aussi un pays « modérément individualiste » tandis que le Japon est un pays « modérément collectiviste ». Le processus de décision qui prévaut au Japon contraste fortement avec celui qui a la faveur des Français : tandis que les Japonais font remonter l’information du bas vers le haut et préfèrent donc une prise de décision partagée, il n’est pas rare que les dirigeants français décident de choses très importantes depuis leur « tour d’ivoire » et les imposent aux gens qui sont « en dessous d’eux ». Dans ce modèle, les deux dimensions Distance de Pouvoir et Individualisme-Collectivisme ne peuvent être lues séparément. Le problème majeur du modèle de Hofstede est peut-être sa trop grande généralité. Développé à partir d’une étude quantitative qui incluait plus de 50 pays et 100 000 personnes, il convient bien au premier stade de sensibilisation aux questions interculturelles, telle de prendre conscience de ce qu’est le conditionnement culturel, et de la diversité des combinaisons que forment les cultures du monde. Néanmoins, il est insuffisant pour traiter le détail de ce qu’on observe dès qu’on se trouve dans une situation interculturelle précise. Une autre limite de ce modèle tient au fait qu’il nous est très difficile de saisir mentalement plus de deux dimensions à la fois. Si certains aspect des sociétés ou des comportements peuvent être décrit en ne faisant appel qu’à deux dimensions, ce n’est pas toujours le cas. Le cerveau humain peine à visualiser ces dimensions complémentaires et le modèle ne peut plus répondre à un objectif de facilitation des situations interculturelles par leur meilleure compréhension (objectif qui nous intéresse et que nous allons développer ci-après). De plus, les quatre dimensions proposées ne sont sans doute pas exhaustives ; d’ailleurs, dans la deuxième édition de son livre, Hofstede intègre une cinquième dimension, introduite par d’autres sur la base d’une méthodologie différente. La tentation est grande de tenter de résoudre ce problème en ne s’intéressant qu’à une seule dichotomie, et de vouloir en faire l’explication ultime. Principalement sous l’impulsion de Harry Triandis[iv], un courant de recherche se concentre sur la seule dimension Individualisme-Collectivisme. Cette approche nous semble encore plus limitée que celle d’Hofstede. De plus, son développement semble s’orienter vers la recherche constante de meilleurs outils de mesure sur une échelle dont la définition ne bénéficie que d’un feed-back minime. Le modèle semble donc s’auto-valider et les conclusions tirées nous paraissent stériles. Pourtant, nous allons nous servir de la dichotomie Individualisme-Collectivisme comme toile de fond à notre réflexion, et ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord, cette notion est connue et elle évoque facilement des réactions lorsqu’elle est soumise à un auditoire. En effet, même si l’on considère qu’il n’y a pas d’universaux de la pensée humaine, un concept tel que celui de « notion » ou de « dimension » peut avoir une valeur de repoussoir pour la pensée. Elle peut également permettre d’aborder une société inconnue à travers un cadre qui permet d’en distinguer les différences et les similitudes avec sa propre société, et de les classer. La littérature interculturelle sur le Japon fourmille de notions de ce type, telles que celles de tateshakai[v] (« société verticale »), oyabun[vi] (« paternalisme ») ou encore soto/uchi[vii] (« chez eux / chez nous »), qui, bien que contestables dans certains de leurs aspects, permettent efficacement de saisir des pans entiers du fonctionnement japonais en pointant des différences profondes d’avec les fonctionnements américain ou français. 1.2. Quelle analyse culturelle ? Notre préoccupation est de rendre intelligibles les différences culturelles observées entre la France et le Japon à des personnes qui n’ont pas d’expérience de l’autre pays, ou sont confrontées à des situations interculturelles. Notre approche s’apparente à l’analyse culturelle de Raymonde Carroll, dont nous reprenons la définition à notre compte: « Très simplement, je conçois l’analyse culturelle comme un moyen de percevoir comme “normal” ce qui, chez des gens de culture différente de la mienne, me paraît, au premier abord, “bizarre”, “étrange”. Pour arriver à cela, il me faut imaginer l’univers dans lequel tel acte qui me choque peut s’inscrire et paraître normal, peut avoir un sens, et ne pas être même remarqué. En d’autres termes, il s’agit pour moi de pénétrer, un instant, l’imaginaire culturel de l’autre »[viii]. Nous pensons que cette approche a des applications dans toutes sortes de situations interculturelles telles que : implantation d’entreprises à l’étranger, gestion des ressources humaines, rapports entre communautés, situations familiales interculturelles, couples mixtes, vie et travail individuels à l’étranger, immigration, tourisme, séjours universitaires, enseignement de la langue et de la culture, etc. Elle répond ainsi à des besoins concrets expérimentés par des personnes et par des institutions dans des situations courantes. Pour parvenir à l’objectif que définit Raymonde Carroll, nous pensons que ni les concepts généraux ni les descriptions factuelles ne sont suffisantes pour arriver à une connaissance partageable. Nous pensons qu’un aller-retour entre les concepts et l’expérience des personnes confrontées à de telles situations interculturelles constitue une méthode possible. L’un des aspect contestable de cette approche est de mêler plusieurs sortes de sources à caractère « non-scientifique » : témoignage tirés de la littérature interculturelle, expérience personnelle, témoignages recueillis aux hasards de nos rencontres, interviews et enquêtes qualitatives. Nous ne nous basons pas ou peu sur des données quantitatives ou sur des enquêtes à grande échelle. Cependant, il se trouve que les données que nous recueillons ne peuvent guère être saisies de manière quantitative. Il s’agit de repérer « ce qui, chez des gens de culture différente […] paraît, au premier abord, “bizarre”, “étrange” », autrement dit des impressions sur la culture qui ne transparaissent que difficilement dans une enquête impersonnelle, et que seules le hasard ou des conversations poussées permettent de mettre à jour. Ainsi, sur le thème de la gestion du sommeil, nous avons repéré des Français « frappés », « choqués », « ébahis », autant de termes qui reflètent un impact émotionnel assez grand. Lorsque cette émotion est partagée par plusieurs personnes, il apparaît qu’une différence de culture profonde se cache derrière un aspect de la vie quotidienne aussi partagé que le sommeil. Par culture, nous entendons les manières de penser et de communiquer qui s’acquièrent dès l’enfance dans tout groupe social. Kaufmann[ix] écrit qu’une bonne recherche en analyse culturelle doit avoir une portée par son contenu et par son apport épistémologique. D’une part, elle doit apporter un contenu nouveau et intéressant, développé à partir d’un thème simple, permettant de mettre à jour des aspects cachés de la culture. En effet, la réalité culturelle a un caractère holistique : on ne peut en isoler des parties qu’arbitrairement. Tout thème culturel permet d’accéder à des manières de se représenter et de vivre la vie de tous les jours qui dépassent largement l’écran de projection initial. Les domaines de la vie qui sont des pommes de discorde ou des sujets d’étonnement entre groupes culturels sont des terrains privilégiés. C’est ainsi qu’au delà de la question des Japonais endormis dans le train qui constitue le point de départ de cette étude, nous avons abordé un champ très large, la partie immergée de l’iceberg : la question du sommeil et de sa gestion dans les deux cultures. D’autre part, une bonne recherche en analyse culturelle doit permettre de juger des concepts théoriques et de leurs limites. Elle ne peut se restreindre à une description des faits mais doit apporter une pierre à l’édifice des recherches antérieures. Dans cette étude, nous partons du concept d’Individualisme-Collectivisme et nous nous posons la question de sa valeur pour une comparaison France-Japon. Pour cela, nous tentons d’interpréter le corpus d’expériences recueillies au moyen de ce concept tout en essayant de l’ouvrir sur d’autres notions. Ce recueil d’expériences concerne d’abord ce qui surprend les Français confrontés aux habitudes de sommeil japonaises, mais il s’ouvre de lui même sur d’autres points : la famille, le travail, les situations sociales, l’ébriété. En recueillant d’abord la surprise, l’étonnement ou le choc, nous gardons à l’esprit que nous ne faisons que dessiner de grandes tendances et que nous gommons les exceptions. Nous restons conscient de ce que ces exceptions existent, que toute société est nécessairement diverse et aussi en changement constant. Néanmoins, la réalité de cette surprise, de cet étonnement ou de ce choc nous permet de nous assurer de la réalité de ces grandes tendances. Nous comparons les données françaises et les données japonaises et nous tentons de résoudre les contradictions internes à chaque système culturel et de saisir où se situent leurs grandes oppositions. Nous aboutissons à la conclusion que le concept d’Individualisme-Collectivisme a une certaine portée, mais qu’il n’est pas explicatif en soi. Il demande, pour une culture donnée, à être nuancé par quantité de notions plus fines telle que la « préférence à une qualité de vie régulière » ou encore les « points sur lesquels la responsabilité de l’individu est engagée quant au déroulement de son existence ». 2. L’exemple du sommeil Dans cet article, nous allons traiter un sujet qui nous permettra cet aller-retour : le sommeil. Cet objet d’étude est un objet classique de la médecine, de la psychologie et de la psychanalyse, mais il fait récemment l’objet d’un afflux d’attention dans les médias en tant qu’objet culturel (« Qu’est-ce que le sommeil ? », « Comment dormir mieux ? », « Dormir ou pas avec ses enfants », « Eloge de la sieste », etc.[x]). Il devient également un objet de recherche interculturelle, comme en témoigne le chapitre à paraître des ethnologues Worthman & Melby[xi]. 2.1. Comment l’exemple du sommeil nous est venu. La manière de concevoir le sommeil et de le gérer dans la vie quotidienne sont différentes en France et au Japon, et c’est une des choses qui frappe les Français qui vivent au Japon. Le point de départ de cet article fut une discussion que les auteurs ont eue avec Josiane L. Cette Française installée dans le Kansaï nous a dit avoir été très choquée lors de ses premiers trajets dans le train : « Tout le monde dort, les jeunes, les vieux, tout le monde. Assis, debout, appuyés contre la vitre, à côté de moi, sur moi ! J’étais vraiment choquée ». Josiane décrit cette expérience comme son premier choc culturel. Ce témoignage trouve un écho dans notre propre expérience et dans beaucoup de propos d’autres Français, entendus auparavant. Pourquoi ces français déclarent-ils être « choqués » par quelque chose d’aussi naturel que dormir ? Les Français ne dorment-ils pas ? Et comme le fait remarquer un collègue japonais, les français ne dorment -ils pas, eux aussi, dans les trains ? Il nous est apparu qu’il y avait là une piste intéressante pour explorer les différences culturelles qui existent entre Français et Japonais. n Beaucoup de passagers des trains semblent dormir ou somnoler. Certes, il est fréquent que les français dorment dans les trains de grandes lignes. Ce qui surprend n’est donc pas le sommeil en soi, ni le fait de dormir dans un train mais : · le fait que dans certains trains, la plupart des passagers dorment, alors qu’en France, seuls quelques passagers dorment. · le fait que les Japonais dorment dans les trains de banlieue. Rigoureusement personne ne dort dans un train de banlieue en France. · le fait qu’ils ne semblent pas rater leur station. · le fait qu’ils dorment assis, dans une position relativement droite qui correspond à celle d’une personne éveillée. Les Français qui dorment dans les trains de grandes lignes tendent à adopter une position semi-couchée et à se coucher s’il le peuvent. · le fait qu’ils tolèrent assez bien de risquer de se trouver dans une position gênante, comme de poser la tête sur l’épaule du voisin ; et le fait que cette éventuelle promiscuité est tolérée. Un Français hésiterait à prendre ce risque, disons, par honte. Cet étonnement, voire ce choc, des Français autour de la gestion du sommeil s’étend de la question des trains à bien d’autres domaines de vie quotidienne. Il est intéressant d’en faire une liste : n Il est fréquent que des personnes dorment dans les réunions. Ceci peut arriver en France mais est très rare et mal toléré. En France, cet assoupissement peut-être mis sur le compte du grand âge ou d’un bon repas mais il fait l’objet de plaisanteries ou de moqueries. Il est pratiquement jamais mis sur sur le compte de la fatigue. De la part d’une personne jeune, il est considéré comme une offense aux personnes présentes. · Un consultant franco-japonais, présentant le fonctionnement des réunions japonaise à un cadre français, mentionne le fait de la façon suivante : « J’exagère à peine quand je dis que les cadres japonais s’endorment en réunion ». Nous interprétons cet euphémisme (« J’exagère à peine… ») comme le fait que ce consultant hésite à dévoiler complètement cette réalité tant elle est incroyable pour un cadre français. · Lors d’une présentation donnée par l’un des auteurs, une personne assez jeune s’est endormie face à lui, au deuxième rang. Cette personne est venue voir l’auteur au cours de la soirée de clôture de la conférence et lui a dit : « J’ai trouvé votre présentation très intéressante ». Bien qu’elle sache que son assoupissement n’a pas pu échapper au conférencier, elle ne ressent aucune honte et n’a pas le sentiment d’avoir pu l’offenser. n De même, il est assez fréquent que des étudiants d’université dorment en classe. Ceci peut arriver en France aussi mais est très rare et très mal toléré. En France, l’enseignant peut prendre cet assoupissement comme une offense personnelle et se sent en droit d’expulser l’étudiant. · Interrogeant ses étudiants sur cette question, et se demandant pourquoi les professeurs japonais tolèrent que certains étudiants dorment, l’un des auteurs a obtenu des réponses telles que : « Un étudiant dort en classe parce qu’il est fatigué » ; « Au moins, il a fait l’effort de venir » ; « Être en classe, c’est mieux que rien ». La plupart des Français penseront spontanément (sans doute pour l’avoir entendu au moins une fois au cours de leur vie) : « Si c’est pour dormir, ce n’est pas la peine de venir », et : « Si on est fatigué, il vaut mieux rester à la maison ». · Une collègue américaine d’un des auteurs s’est permise d’expulser de la classe un de ses étudiants dormeur. Celui-ci s’est vengé en publiant dans le magazine des étudiants un article étonnamment insultant. Malgré le grand respect que les étudiants japonais témoignent généralement envers les enseignants, il est possible que l’étudiant ait ressenti un sentiment d’injustice profond à l’égard de la sanction (qu’un étudiant occidental aurait jugée bénigne et justifiée). n Le sommeil n’est pas limité aux trains, aux salles de classe et aux réunions mais se rencontre dans d’autres lieux publics tels que les cantines, les parcs, les cinémas, les salles d’attentes, etc. · Il frappe les Français par le fait qu’il semble exempt de honte (comme évoqué plus haut), mais aussi exempt de crainte : le sommeil dans un lieu public peut être vu en France comme un abaissement des défenses dangereux pour l’intimité et l’intégrité physique. Les Japonais, hommes et femmes, semblent s’endormir en toute confiance. · Il frappe aussi par son caractère universel, immédiat et systématique. L’un des auteurs parle « d’hypnomanie japonaise » : les gens dorment par petites tranches de quelques minutes n’importe où et dès qu’ils en ont l’occasion. n Enfin, ce sommeil choque les Français parce qu’il ne se conçoit qu’en association avec une forme d’épuisement. Comme on le verra, le sommeil diurne est associé pour les français au manque de sommeil nocturne et à des formes plus ou moins graves de fatigue. Les Français ont donc tendance à penser que si les Japonais s’endorment aussi souvent et aussi facilement dans la journée, c’est qu’ils sont épuisés. Cette impression est sans doute exagérée mais pas complètement fausse. · Il est notoire que le salaryman, rentrant tard et partant tôt, dort peu. · Notre expérience d’enseignement dans des universités françaises et japonaises tend à montrer que les étudiants et les enseignants japonais gèrent moins bien leur sommeil et dorment moins que les étudiants et les enseignants français. A première vue, la question du temps de sommeil ne leur paraît pas une question importante. · Les Japonais semblent plus souvent « compter » sur les trajets, les réunions ou les classes pour récupérer pendant la journée le temps passé à ne pas dormir pendant la nuit. 2.2. Les apparentes contradictions internes. Ces éléments sont d’autant plus intéressants qu’ils mettent à jour d’apparentes contradictions dans les deux systèmes. En ce qui concerne les Français, la première de ces contradictions a été relevée plus haut : pourquoi les Français sont-ils choqués par certains aspects du sommeil des Japonais alors qu’il n’y a rien de plus naturel que le sommeil ? Ils pourraient simplement relever le fait que les Japonais dorment différemment, sans pour autant en être choqués. Il est important de préciser que ce ne s’agit pas vraiment un choc moral, mais plutôt d’une gêne. Il semble que certaines formes de sommeil soient associée à quelque chose de honteux. Pourquoi ? La contradiction suivante concerne l’apparente attribution de ce choc au fait de dormir pendant la journée. Or, la sieste existe en France. Les français ne ne la considèrent-ils pas comme “normale” ? Enfin, la contradiction la plus importante est sans doute que les Français semblent attacher une très grande importance à leur sommeil : ils considèrent important de se coucher tôt (même s’ils ne le font pas toujours) ; ils comptent souvent leur temps de sommeil ; ils peuvent se mettre en colère si on gène leur sommeil ou si les circonstances les en prive ; ils peuvent en faire un argument de négociation ; ils enseignent à leurs enfants (avec plus ou moins de succès) qu’il faut dormir le plus possible. Ces éléments sont en général inconnus ou très peu répandus au Japon. Or, comme dit plus haut, le sommeil (en général diurne et public) peut également provoquer une sorte de honte, de gêne, de culpabilité, et peut aussi constituer une offense. Comment le sommeil peut-il à la fois être à ce point sacralisé et méprisé ? En ce qui concerne les Japonais, la première contradiction apparente consiste en, d’un côté, la dureté que les Japonais, apparemment sous la pression du groupe, font preuve à l’égard d’eux-mêmes (heures de travail interminables, absence de week-end et de vacances, privation de sommeil, sacrifice de la vie de couple au profit de la vie familiale et sommeil en couche partagée…) et, d’un autre côté, la tolérance qu’ils affichent à l’égard de l’assoupissement, par exemple en classe ou en réunion. Comment le sommeil peut-il à la fois être à ce point méprisé et toléré ? Parallèlement, on peut relever la même apparente contradiction dans le traitement de l’individu. Alors qu’on admettra communément que la société japonaise respecte moins l’individu que les sociétés occidentales, un Japonais ressentira que la société japonaise respecte plus « hito no kimochi », c’est-à-dire le sentiment individuel, au point même de faire parfois preuve de faiblesse (« amaeru »[xii]). Comment l’individu peut-il à la fois être à ce point négligé et surprotégé ? Une dernière contradiction consiste plutôt en un « paradoxe » qui frappe les Français : pourquoi et comment les Japonais, qui font preuve de tant de réussite et d’efficacité dans leur vie économique et sociale, peuvent-ils avoir une gestion apparemment aussi inefficace de leur sommeil ? Nous pourrons considérer que nous aurons en grande partie atteint notre objectif quand nous aurons trouvé les options qui sous-tendent les deux systèmes et permettent non seulement d’évaluer leurs différences, mais aussi de fournir un cadre explicatif qui montre que ces apparentes contradictions internes n’en sont pas, mais relèvent de systèmes cohérents. 3. Le sommeil, un fait culturel ? 3.1. Sociétés « occidentales », sociétés « traditionnelles », et styles de sommeil Le sommeil, en effet, ne consiste pas seulement à dormir, mais à dormir de différentes manières, qui sont très variables : · Si on a des enfants, on peut dormir seul ou en couple, ou dormir sur la même couche que ses enfants. · Si on vit en famille, avec plusieurs générations dans la même maison, on peut choisir de séparer toutes ou certaines générations ou de dormir tous ensemble. · Le sommeil nocturne peut se faire en lieu ouvert ou en lieu fermé. · Le sommeil diurne peut être habituel ou exceptionnel. · En cas de sommeil diurne, celui-ci peut se faire en lieu public ou exclusivement en lieu privé. · Le sommeil peut se prendre en une seule fois par jour, en deux fois, ou en plusieurs fois éparpillées. · Le sommeil peut être conçu comme un moment à part de la vie sociale, ou au contraire s’intégrer à la vie sociale de façon fluide. · Le sommeil nocturne peut exiger un vêtement spécial ou se prendre nu ou dans ses vêtements de la journée. · Le sommeil diurne peut exiger qu’on retire au moins ses chaussures, ou une autre pièce de vêtements. · Le sommeil, nocturne ou diurne, peut exiger un meuble, une pièce ou une couche spéciale ou se prendre par terre ou sur un revêtement destiné aussi à d’autres usages. · Le sommeil peut exiger qu’on se couche complètement, ou tolérer une position mi-couchée ou assise. · Le sommeil peut nécessiter des horaires précis ou tolérer des horaires fluctuants. L’anthropologie commence juste à s’intéresser au sommeil comme à un sujet d’étude à part entière. Carol Worthman et Melissa Melby[xiii] soulignent que le style occidental (« patterns of solitary sleep on heavily cushioned substrates, consolidated in a single daily time block, […] ») n’est qu’un mode d’organisation possible. Les sociétés « traditionnelles » se caractériseraient notamment par : « multiple and multi-age sleeping partners, […] , embeddedness of sleep in ongoing social interaction, fluid bed- and waketimes ». Autant de points que nous retrouverons dans cet article, sans pour autant adopter une perspective ethnologique pure. 3.2. Sommeil pris en un seul bloc vs. sommeil fractionné La sieste japonaise (« hirune ») ne correspond pas du tout à la sieste méridionale ou espagnole. C’est le plus souvent une sieste avec chaussures, qui peut ne dure que quelques minutes. Il paraît difficile d’en parler en terme de « sieste ». Elle ressemble à la sieste-éclair que font exceptionnellement les Français pour « récupérer » quand ils sont tellement épuisés qu’ils s’écroulent. En France, la pratique de la sieste (tradition que la France du Sud partage avec tout le pourtour méditerranéen) tend, de façon générale, à perdre de l’importance. Elle n’est en général pas possible à celles et ceux qui travaillent en entreprise. Traditionnellement, les magasins sont fermés pour une pause-déjeuner prolongée puisqu’elle inclut une période de sommeil à part entière, la « sieste ». Néanmoins le temps de fermeture tend à se réduire cette pratique tend à disparaître. Cette « sieste » française, dans son sens le plus commun, se prend en privé dans un lieu fermé, pendant vingt minutes à une heure et demie, sur un meuble adapté (lit, sofa, éventuellement hamac ou fauteuil). Elle est dévalorisée au Nord, où elle est ressentie comme la conséquence d’une mauvaise gestion du sommeil nocturne (sorties abusives) ou de la paresse. Elle est valorisée au Sud et est ressentie comme la marque d’une bonne gestion de sa santé. De façon générale, dormir pendant la journée par petites tranches et un peu n’importe où (ce qui se distingue de la sieste par le fait qu’on n’enlève pas ses chaussures et qu’on ne se couche pas dans un lieu privé) est considéré comme un signe d’épuisement, donc de mauvaise gestion de son sommeil. Cette pratique est associée à l’enfance, la vieillesse, la faiblesse. Les adultes sont censés dormir d’un bloc, la nuit. Qui se laisse aller à l’endormissement pendant la journée s’expose à des regards désapprobateurs ou à des moqueries (« Eh, Marcel, il faut dormir la nuit ! »). Cette personne ne sait pas gérer son sommeil. Cette notion de gestion du sommeil est une notion clef qui va nous guider tout au long de cette étude : évidente pour un français, elle semble complètement absente de la conception japonaise du sommeil. Il est intéressant de constater que la pratique de la sieste, pour les raisons qu’on vient de mentionner, est associée à une forme de honte. Voici ce qu’en dit le Président Jacques Chirac : « Notre humour populaire aime à railler la sieste et ceux qui la pratiquent. […] Les gens ricanent toujours quand vous leur apprenez que vous faites la sieste au travail »[xiv] Un spécialiste français du sommeil défend la sieste et les petits sommes pendant la journée dans des termes qui y font écho : « Il n’y a aucune honte, en faisant la sieste, à respecter ses besoins fondamentaux (autant que le boire et le manger auxquels on consacre pourtant du temps sans remord) ; c’est faire preuve d’un réel respect de soi et retrouver ses forces pour être plus résistant, plus dynamique, plus efficient »[xv]. Il étaye son propos en citant des réactions qui semblent refléter le position majoritaire des Français : « Quelqu’un m’a même dit : “Pouah ! je trouve ça dégoûtant de s’endormir comme ça après le repas”. Généralement on se contente d’arguments plus mièvres : “Aller s’allonger dans la journée, vous n’y pensez pas : ça ne fait pas sérieux, c’est bon pour les paresseux (on dit plutôt fainéants), les enfants ou les vieillards, ou les malades, ou les Méridionaux (…)”»[xvi] Peut-être plus que le simple fait de voir beaucoup de Japonais dormir dans les transports en public, c’est le fait que les gens qui dorment le font manifestement sans aucune gêne qui selon nous désoriente les Français. Le malaise s’accroît lorsque l’on se rend compte que c’est le fondement même du système français qui est miné ici, puisqu’il semble que les gens n’essaient même pas de gérer leur sommeil ! A la télévision, on voit des publicités qui montrent un salaryman épuisé avaler une petite bouteille de liquide vitaminé, un « genki drink », avant de se remettre au travail. Pour les Français, les Japonais semblent ne pas faire la démarche de base qui est de s’assurer d’avoir une bonne nuit de sommeil pour être efficace le lendemain et pour remplir son rôle de citoyen productif. Pour la plupart des Français, cette attitude correspond à « tirer sur la corde » – au risque que la « corde », c’est à dire le corps, ne casse. Ce ne peut être qu’un recours temporaire pour qui ne veut pas être une victime, et pour qui veut préserver sa contribution à la société. Les personnes fatiguées n’ont donc pas une image positive en France, à l’inverse du Japon. 3.3. Dormir seul ou en couple, ou dormir en famille. Dans ce contexte, au Japon, on a tout intérêt à piquer des petits sommes quand on le peut. Il est intéressant de noter qu’en français « piquer » a aussi le sens de « voler ». Au Japon, l’individu épuisé de s’être tant donné saisit les chances qui se présentent à lui : un trajet en train, une pause-déjeuner, l’intervalle entre deux cours d’université (voire le cours lui-même). L’opportunité détermine le lieu, ce lieu paraissant « n’importe où » pour les Français, habitués à ne dormir que dans des espaces privés. La vision de corps inanimés dans des lieux publics entre en conflit avec ce que les Français ont été éduqués à considérer comme normal : dormir la nuit, chez soi, dans un lit. Voir des gens dormir dans des espaces publics provoque chez une réaction qu’on peut rapprocher de celle de Japonais qui voient des Français s’embrasser dans la rue. En France, l’apprentissage du sommeil est un des premiers apprentissages de la vie. Le nourrisson est placé dans un petit lit séparé de celui de ses parents, tandis qu’au Japon il dort avec ses parents. Il n’est pas rare que la mère s’endorme le soir avec ses enfants, car elle reste au lit avec eux jusqu’à ce qu’ils s’endorment. Chaque pleur verra la mère accourir et réconforter l’enfant de sa présence physique. Lorsque les parents se couchent à leur tour, ce sera bien sûr en compagnie de leurs enfants, dans la même chambre, sur des futons voisins (les enfants souvent entre les parents). Ne pas procéder ainsi serait considéré comme inhumain vis à vis de petits êtres sans défense. Les auteurs de cet article eux-mêmes, tous deux pères d’enfants mixtes franco-japonais élevés à la japonaise à cet égard (ce qui semble être le cas le plus courant quand la mère est japonaise), ont été choqués à maintes reprises de voir leurs amis franco-français conduire leurs petits enfants au lit à 19h30, leur souhaiter bonne nuit, éteindre la lumière, fermer la porte et descendre au rez-de-chaussée passer une soirée agréable entre adultes. A l’évocation du système japonais, nos amis français ont systématiquement la même réflexion : « Il faut que les enfants s’habituent. Si on leur cède une fois, c’est foutu ». Cette réflexion comporte deux parties. D’une part, les enfants doivent s’habituer à dormir seuls et à dormir toute la nuit. D’autre part, les parents doivent préserver une vie personnelle dont les enfants sont exclus. Un dossier récent de la revue Psychologies sur le thème de « Le nouveau débat : dormir ou pas avec ses enfants ? » montre les lignes de fracture entre les détracteurs du lit partagé et ses partisans. Contre, on cite le besoin des enfants de se construire un espace personnel et le danger d’une telle « promiscuité » qui irait à l’encontre d’un développement sexuel harmonieux et même du développement de la personnalité en général. Claude Halmos, psychanalyste, exprime ce dernier point dans les termes suivants : « Trop de “corps à corps” avec les adultes empêche l’enfant d’acquérir une conscience claire de sa personne : “Moi, c’est moi et toi, c’est toi”» [xvii]. Ce débat se situe donc bien au niveau de la fracture entre l’individu et le reste de la société, et reflète bien la valorisation du sentiment « d’individualité » dans la société française. Il y a donc bien ici une nette différence Individualiste / Collectiviste entre la manière française et la manière japonaise. Notons deux points intéressants : d’une part, l’idée de dormir sur la même couche que ses parents (c’est-à-dire les grands-parents de ses enfants), situation qui peut se pratiquer au Japon, est pour un adulte français une suggestion tout à fait répugnante. D’autre part, le sommeil séparé dans le couple, situation qui se pratique couramment au Japon (la mère dormant avec les enfants et le père dans une pièce séparée) est associé pour les Français soit à la vieillesse, soit comme le signe que quelque chose ne va pas et que le divorce est proche. Les français qui défendent le lit familial mettent l’accent sur le besoin de chaleur des enfants, surtout ceux qui ne sont pas naturellement très sociables, mais soulignent néanmoins le problème de la sexualité des parents, qui ne peut pas être sacrifiée sur l’autel de la responsabilité parentale. La différence Individualiste / Collectiviste doit donc être nuancée par le fait qu’un groupement d’individus a droit de cité dans la société française, et peut prend souvent le pas sur les désirs individuels : il s’agit du couple. Celui-ci est sans doute associé, via la sexualité, à la notion de qualité de la vie que nous évoqueront plus loin. Nous voyons donc se dessiner des schémas très éloignés. Au Japon, on dort rarement seul et le sommeil est souvent fragmenté. En France, on apprend à dormir tout seul et pendant la nuit seulement. Le sommeil est un domaine d’éducation pour les Français. En famille, l’enfant dort dans une pièce séparée pour plusieurs raisons : d’une part pour faire l’apprentissage de son autonomie (devenir un « individu »), et aussi pour faire l’apprentissage de la gestion du sommeil individuel (apprendre à se « faire dormir » à heures fixes); d’autre part pour troubler le moins possible le sommeil des parents, et aussi pour préserver la sphère prioritaire du « couple ». Les Français répugnent non seulement à dormir en public, mais au sein de leur propre maison, ils répugnent aussi à dormir ensemble. Chacun dort dans son lit, dans sa chambre, exception faite de la sphère du couple et de siestes occasionnelles sur le canapé du salon. On est à l’antipode du fonctionnement japonais. En famille, on s’allonge volontiers sur le sol (tatami ou tapis) après un bon repas, et on s’endort pour quelques minutes ou une heure. On garde cette habitude même lorsque le cercle de la famille proche est dépassé : lors des réunions de famille du Nouvel An par exemple, on n’hésite pas à s’endormir en présence des oncles et tantes, grand-père et grand-mère. Et dans les onsen, les centres thermaux, des groupes qui n’ont aucun lien familial peuvent dormir dans la même pièce. 4. France : rapport entre sommeil et efficacité Pour les Français, il existe un rapport direct entre gestion du sommeil et compétence. Une mauvaise gestion du sommeil est indéniablement associée à l’inefficacité, et donc à une forme ou une autre d’incompétence. Cette notion est, bien sûr, une notion culturelle ; néanmoins, elle n’est pas complètement dénuée de fondement : des études montrent par exemple le lien entre manque de sommeil et résultats scolaires chez des adolescents européens et américains[xviii]. Le rapport entre manque de sommeil et inefficacité n’échappe pas complètement aux Japonais mais il n’est pas du tout central. Le salaryman dort peu et semble continuellement en état d’épuisement. Reconnaissons que la société japonaise change et s’occidentalise. Les employés sont « libérés » par leur entreprises plus tôt qu’auparavant et pratiquent aussi moins souvent qu’auparavant de longues sorties entre collègues. Nous ne tenterons pas ici d’analyser les raisons de ce changement. Nous nous bornerons à constater que le gouffre entre habitudes de travail japonaises et françaises reste immense. La journée du salaryman ou de l’employé, bien que longue, paraît aussi très inefficace en elle même : réunions sans fin, négociations internes dont le seul but semble de gérer les rapports humains, pauses-thé nombreuses, gaspillage des ressources individuels sur l’autel de l’intérêt collectif, sorties fréquentes et quasiment obligatoires[xix]. Certes, les Japonais reconnaissent que dans une certaine mesure, la privation de sommeil nuit à l’efficacité, mais les motivations qui justifient la privation de sommeil sont pratiquement toujours prioritaires, quelles qu’elles soient. La privation de sommeil n’est en tout cas jamais directement associée à l’incompétence. Enfin, comme on va le voir, la notion d’efficacité ne recouvre pas les mêmes réalités. 4.1. L’efficacité, une notion relative. Dans une enquête que nous avons menée auprès d’une quarantaine de managers français qui travaillent au Japon apparaissent de nombreux commentaires sur « l’inefficacité » des Japonais au travail. Ce qui est visé, ce sont surtout les réunions de travail, qui sont très longues par rapport aux réunions françaises. Dans les entreprises japonaises, on discute de tous les aspects d’un problème, et donc toutes les parties concernées se doivent d’être présentes, si peu impliquées qu’elles soient. Ce système a un mérite bien connu : c’est que, une fois une décision prise, elle est appliquée immédiatement parce que tous les acteurs concernés sont au courant et ont donné leur accord au cours des longues périodes de consultations qui on précédé les réunions, et au cours des réunions elles-mêmes. Cela, les cadres français le reconnaissent bien volontiers, tout en trouvant insupportable de devoir rester assis à une table pendant quatre heures ou plus, et ce plusieurs fois par semaine. En France, on établit l’ordre du jour d’une réunion et le temps imparti à cette réunion. Si on n’est pas arrivé à un consensus au sujet d’un des points de l’ordre du jour à l’heure fixée, il faut trancher et on le fait par le vote à la majorité (ou par une décision de la personne la plus élevée hiérarchiquement), sinon on ne peut pas passer au point suivant et la réunion ne peut pas finir à l’heure. Cette méthode de travail est de prime abord séduisante pour les Japonais qui déclarent tous ne pas aimer les réunions à la japonaise, car on s’y ennuie. Il nous semble cependant que s’ils étaient confrontés à un fonctionnement à la française, ils seraient vite choqués. Le processus de décision leur paraîtrait d’abord probablement peu démocratique : au-delà des prises de position « intellectuelle », c’est la prise de décision à la majorité qui, tout bien considéré tout bien considéré, semble être considérée la meilleure par les Français, mais les Japonais voient dans la prise de décision à l’unanimité la seule solution à la fois juste (respectueuse de tous) et efficace. Efficace, car comment forcer quelqu’un à participer à la mise en œuvre de quelque chose qu’il conteste ? On a donc bien deux conceptions très différentes de comment travailler efficacement en groupe, avec d’un côté les Japonais qui n’économisent pas leur temps et acceptent sans rechigner de laisser se terminer une réunion à une heure du matin, et de l’autre les Français qui ont pour objectif de diminuer leur temps de travail le plus possible en accroissant leur « efficacité », et qui en tous cas ne supporteraient pas des réunions aussi fréquentes et longues que leurs homologues japonais. Quelles sont les conséquences sur le rapport au sommeil ? Encore une fois, elles ont trait à l’acceptation que les gens ont, ou n’ont pas du sommeil des autres. Au Japon, il est courant de voir des gens dormir pendant les réunions. On le comprend, parce que l’on a soi-même du mal à lutter contre le sommeil, surtout pendant les longs intervalles où l’on n’a pas à jouer de rôle actif. Le sommeil n’est pas stigmatisé, il passe au deuxième plan car ce qui est valorisé c’est le temps de présence collective. Ce qui compte, c’est que quand c’est mon tour de prendre la parole mes voisins me poussent gentiment du coude, je me réveille et je puisse apporter mon éclairage sur la question débattue, ou l’éclairage du groupe que je représente. A la limite, on peut même penser que le directeur de la production dans une entreprise qui voit son collègue du marketing en train de dormir en face de lui subit une influence de la part de son collègue : celui-ci n’est pas absent, il le voit, il ne peut pas faire abstraction complètement de sa perspective. Dans le contexte français des réunions expédiées le plus vite possible, il est impensable de s’endormir. C’est soit une marque de grossièreté, puisque cela équivaut au message « je ne m’intéresse pas à ce qui se passe ici », soit le signe que l’âge a fait son œuvre. Celui qui s’endort peut donc être remis à sa place, s’il est jeune (« Ce n’est pas la peine de venir si c’est pour dormir ! »), ou bien s’il s’agit d’un collègue vieillissant on se moquera de lui plus ou moins ouvertement et gentiment : il montre qu’il n’est plus en possession de toutes ses facultés professionnelles. 4.2. Le travail au Japon : valorisation du sens communautaire L’un des auteurs de cet article a eu un jour la surprise de voir un collègue japonais, avec qui il travaille sur un projet en économie, prendre cinq heures de son temps par semaine (transport compris) non pas pour travailler sur le projet commun, mais pour venir assister à ses cours. Or, ces cours sont donnés en français… et ce collègue ne comprend pas le français. Qu’est-ce qui peut justifier, pour un universitaire occupé, une telle apparente perte de temps ? Notre interprétation de cette attitude est que cet universitaire tient, par sa présence, à montrer qu’il s’intéresse à son collaborateur français et l’estime, même si le moyen employé nous semble une perte de temps. De fait, manifestant sa volonté de s’inscrire dans le « groupe » d’activités de son collègue, il n’a pas l’impression de perdre son temps. Au Japon, ce n’est pas l’efficacité du travail qui est valorisée, mais le nombre d’heures consacré au groupe. Pour cette raison, le sommeil, le fait d’être « frais et dispos », n’est pas considéré comme une garantie ni comme une condition sine qua non de réussite. En revanche, la participation l’est. Par ailleurs, pour les français, l’efficacité est un facteur de la qualité de la vie. En effet, c’est l’efficacité (comprise comme la capacité de faire plus de choses en moins de temps) qui permet de libérer du temps libre, c’est-à-dire du temps personnel. Ce temps pourra être consacré au loisirs, au sport, à la vie de couple ou à la vie de famille, et ceci sans empiéter sur le temps de sommeil. Ce raisonnement n’a pas cours au Japon. Accumuler du temps personnel n’est pas valorisé. Dans ce cadre, dormir beaucoup, veiller à sa santé, où se consacrer à des loisirs individuels est plutôt mal considéré. La mère de famille doit consacrer son temps à sa famille, ses enfants et son mari. Pour l’homme qui travaille, ne pas avoir le temps de faire du sport, d’aller au cinéma, et même de se consacrer à sa vie de couple et à sa vie de famille est une marque de dévouement. Paradoxalement (pour les Occidentaux) c’est pour les Japonais dans le dévouement et le sacrifice de soi que se situe la clef de la réussite individuelle. Le terme de « gestion du temps de sommeil » n’est pas facile à traduire en japonais. Lorsque nous avons essayé d’aborder ce sujet avec nos étudiants d’université, nous nous sommes aperçus qu’il ne comprenaient pas du tout. Il se trouve en effet qu’on ne « gère » pas le temps de sommeil au Japon, au contraire. Le temps de sommeil est quelque chose qu’on doit dépenser sans compter, faute d’être mal vu socialement. Le garder « pour soi » est une forme de « radinerie ». Cela ne signifie pas pour autant qu’on le dépense dans le but de travailler. On peut ne pas dormir pour participer à une soirée de famille, à une réunion de travail « inefficace » en termes de résultats concrets, à une sortie dans un bar avec des collègues, à un dîner avec des amis dans un grand restaurant. En revanche, on peut dormir au cours d’une classe ou d’une réunion. Ce n’est donc pas le sommeil en soi qui est stigmatisé : c’est le sommeil individuel, et, de façon plus générale, le temps individuel. A l’inverse, ce qui est valorisé, c’est le temps de présence collective. Le « paradoxe japonais » est que cette attitude est profitable et conduit à une forme d’efficacité, par des biais tout à fait différents de la notion française d’efficacité. 4.3. Le système éducatif et l’apprentissage de l’efficacité L’école française impose aux adolescents plus d’heures de concentration dans une journée, avec des cours qui se terminent en moyenne à 17h30. La pause déjeuner est plus longue qu’au Japon, mais pendant cette pause on mange d’abord, puis on se détend en jouant dans la cour de récréation et en parlant. Une caractéristique frappante des bento (boîtes-déjeuners qu’on emporte au travail ou à l’école) est qu’ils permettent de manger plus vite, et ensuite de faire une sieste sur son bureau puisqu’on est toujours dans le contexte familier de la classe. La différence entre la France et le Japon porte surtout sur le type d’efforts demandé aux élèves. En France, on apprend très tôt à faire des dissertations, d’abord en français, puis en Histoire, en philosophie, etc. Il s’agit d’organiser le plus intelligemment ses connaissances en un tout cohérent et attractif. C’est ainsi que les petits Français apprennent les compétences qui sont à la base de « l’esprit français », renommé internationalement : esprit de synthèse, importance du style. C’est ainsi également que certains s’en sortent par le « baratin », cet art d’enrober de maigres connaissances dans un habillage qui donne une illusion de sérieux. Lorsque l ‘élève se retrouve devant sa copie pour deux ou quatre heures, il importe qu’il ne soit pas fatigué pour pouvoir manier la rhétorique avec l’éclat nécessaire. Les connaissances qu’il aurait pu accumuler s’il avait continué à travailler la veille au soir disons de minuit à deux heures du matin ne font pas le poids par rapport à sa forme intellectuelle, directement liée à sa forme physique et au nombre d’heures qu’il a dormies. A moins de ne pas avoir travaillé du tout, il vaut donc mieux aller se coucher à minuit pour être en forme et efficace le lendemain matin. L’élève japonais se voit confronté à un tout autre type d’épreuve, principalement des questionnaires à choix multiples. Il devra choisir entre les réponses a, b et c le plus vite possible, pour répondre au maximum de questions. En effet, parfois personne ne peut arriver au bout du questionnaire. Les meilleurs auront répondu à 80% des réponses, les un peu moins bons à 60%, et ainsi de suite. On comprend donc qu’il s’agit d’emmagasiner le maximum de connaissance et que la forme n’est pas importante au moment de les restituer. Dans ce contexte, il vaut mieux continuer à étudier jusqu’à deux heures du matin pour mettre toutes les chances de son côté. Et c’est ce que préconisent les enseignants des juku (les cours du soir) : ils conseillent à leurs élèves de dormir le moins possible s’ils veulent avoir des chances d’intégrer des établissements prestigieux, comme en témoigne le dicton « yon tou go raku » : « quatre heures de sommeil mènent au succès ; cinq à l’échec ». En France, ce genre de déclarations susciterait des plaintes des parents : on considère qu’à l’adolescence il est avant tout important de dormir suffisamment. Cette opinion est documentée en France par des connaissances ou des croyances médicales : la croissance se fait pendant le sommeil ; la croissance fatigue et il faut compenser cette fatigue en dormant plus ; les petites heures de la nuit sont les plus profitables à la croissance, etc. Au Japon, la situation est certes très diversifiée. Parmi nos étudiants, certains sont allés à des cours du soir et d’autres non, mais la majorité reprend l’idée selon laquelle tirer sur son sommeil est une des conditions de la réussite. Il n’est pas rare d’entendre des étudiants raconter que, adolescents, ils rentraient du juku à 21h, dînaient, puis commençaient leur travail à la maison. Le rôle de la mère, telle que l’imagerie populaire le représente, est d’accueillir son … fils avec un dîner déjà prêt, puis de l’encourager à aller travailler. Elle ne sera pas avare de compliments comme « Gambatteru ne, erai wa »(« Tu fais beaucoup d’efforts, c’est bien ») si l’enfant ne ménage pas sa peine pour épouser les objectifs familiaux, en l’occurrence intégrer l’établissement le plus prestigieux possible. Même s’il ne réussit pas, il aura essayé de toutes ses forces, sans s’économiser, et c’est ce qui compte. Si l’imagerie populaire met la mère dans ce rôle, c’est parce que le père n’est pas encore rentré du travail à l’heure où son enfant revient du cours du soir. En dépit de certaines aspirations des jeunes générations, la mère moyenne ne s’opposera pas à ce schéma : elle doit garder une certaine cohérence de pensée, et ce qui est vrai pour son enfant doit être vrai pour le père, que l’on aime citer en exemple : « Gambatteru, Otoo-san » (« Papa fait beaucoup d’efforts pour nous »). De plus, le père qui est passé par le même apprentissage que son fils ne réagirait pas bien si on critiquait le fait qu’il rentre tard. 4.4. Schémas de communication liés au sommeil (contraintes externe et interne). Au Japon en général on essaie de faire peser le moins de contraintes possible sur les enfants. Petit à petit, c’est l’environnement extérieur qui va imposer des contraintes, principalement l’école puis l’entreprise. On attend donc que la contrainte vienne de l’extérieur. Du point de vue français, un adulte japonais semble caractérisé par une « absence de gestion de son sommeil » (et de sa qualité de la vie en général). Il accepte ce qui est inévitable de la part de son environnement. Le plus important, l’éclairage fondamental, c’est l’idée qu’il se donne à fond pour les deux groupes auxquels ils appartient : l’entreprise et la famille. Les deux allégeances entraînent des contradictions qui doivent nécessairement être résolues par la hiérarchisation des priorités : l’entreprise passe avant. La famille est une structure censée faciliter l’organisation de la vie professionnelle. En retour, le père doit s’acquitter d’un « family service » le dimanche : expression révélatrice qui donne l’idée que l’on fait don de son temps à sa famille, quand l’équivalent idéal français serait « le dimanche, j’ai besoin de ma famille pour me ressourcer ». Cette notion de la contrainte externe reporte le contrôle de soi non pas, comme dans la société française, sur la capacité à s’assurer un sommeil suffisant, mais au contraire sur la capacité à réduire son temps de sommeil. Il n’est donc pas étonnant que l’on ne se préoccupe pas tellement du temps de sommeil des enfants, même quand ils sont petits. De toute façon ils devront lutter contre le sommeil une fois devenus adultes. Par contraste à cette gestion du sommeil « par l’extérieur », le profil français apparaît bien clairement. En France, on estime important d’inculquer des règles aux enfants dès le plus jeune âge et le sommeil, comme nous l’avons vu, ne déroge pas à cette règle. On considère comme très positif d’instaurer des horaires fixes de sommeil (la nuit et l’après-midi pour les petits) et des habitudes quant aux lieux du sommeil (la chambre, le lit, tout seul). L’enfant français accède à une certaine liberté au fur et à mesure qu’il intériorise les règles qui lui sont au départ imposées[xx] , et c’est ainsi que l’on débouche sur l’image selon laquelle être adulte c’est gérer son sommeil et plus généralement sa qualité de vie pour être plus efficace et ainsi pouvoir plus donner, et mieux donner, à son entreprise et surtout à sa famille. L’individu est censé chercher les limites en lui-même. Ceci peut donner lieu à bien des quiproquos entre Français et Japonais. Deborah Tannen a montré, dans le domaine différent de l’interaction homme-femme, que les conflits peuvent naître de manières de s’exprimer différentes malgré des objectifs similaires[xxi]. Nous pouvons faire la généralisation suivante : au Japon, il faudra montrer que l’on donne le plus possible de soi-même. Incidemment, on obtiendra ainsi le maximum de son entourage. En France, on devra montrer que l’on a analysé au mieux la situation pour maximiser son efficacité. On fera ainsi la preuve de ce que l’on peut apporter à son entourage. 5. Japon: la notion de résistance et la limite de résistance 5.1. Valorisation des notions de « gambatteru » et de « gaman » Robert Guillain rapporte, dans un livre sur la guerre du Pacifique[xxii] une histoire inventée par la propagande de guerre japonaise, et présentée alors aux soldats comme une histoire vraie, aussi incroyable que cela puisse paraître : un caporal ayant reçu une balle en pleine tête continue à donner des ordres jusqu’à la fin de bataille, puis, à l’issue de celle-ci, s’écroule. Les médecins découvrent alors qu’il était mort depuis plusieurs heures mais que sa force de volonté lui a permis de rester debout pour accomplir son devoir jusqu’au bout. Cette histoire, même si elle ne reflète heureusement pas le Japon contemporain, permet de comprendre que dans la culture Japonaise, la volonté individuelle peut tenir le devoir plus important que tout impératif physique ! Nous avons évoqué plus haut l’expression « gambatteru », du verbe « gambaru » : « faire des efforts, se donner du mal ». Cette expression ne s’applique qu’à une autre personne (jamais à soi-même), et véhicule un sens positif. Elle est à rapprocher de « gaman suru » (littéralement « retenir le Moi »), qui signifie « patienter, prendre son mal en patience » mais aussi « être discret, ne pas se faire remarquer ». Ces deux expressions sont souvent revenues dans nos discussions sur le sommeil, mais elles ne concernent pas que ce domaine. Elles s’appliquent également au travail et au fait de prendre sur soi pour rester à la disposition de son employeur ou de sa famille, ou pour accepter les circonstances. On peut ainsi comprendre comment au Japon, le fait de tirer sur son sommeil est valorisé. Ce n’est pas le fait d’être en forme qui provoquera l’admiration et le respect, mais au contraire, le fait d’être au bord de l’épuisement. C’est là la preuve qu’on est capable de faire « gaman », « abstraction de soi » jusqu’au sacrifice de sa santé (et, autrefois, de sa vie). D’une façon générale, la fatigue est valorisée. On n’hésite pas, comme en France, à avouer sa fatigue. Plutôt qu’à la cacher, on tend à la souligner. D’autres expressions de la vie courante, employées plus fréquemment et dans des circonstances plus larges que leur équivalents français, en témoignent : à propos de soi, « Shindoï/tsukareta » (« Je suis crevé/fatigué »), ou encore, à propos de quelqu’un d’autre, l’équation « isogashii » = « eraï » (« très occupé » = « méritant »). Ceci se manifeste aussi dans l’expression « Otsukaresama deshita », qui veut dire « vous vous êtes bien fatigué(e) », et « Gokurôsama deshita », « vous avez bien souffert », qu’on adresse aux gens après une tâche. 5.2. Aider et se faire aider. Raymonde Carroll analyse les patterns conversationnels classiques qui débouchent sur une proposition d’aide entre amis français. J’ai un problème : je mentionne ce problème en présence de mon ami(e), qui me propose ne général de m’aider. Je refuse poliment d’abord, mon ami(e) insiste, j’accepte finalement avec reconnaissance (« non, ça va t’embêter » – « mais non, pas de problème » – « tu es sûr ? » – « Oui oui je te dis » – « C’est vraiment gentil, ça m’aide énormément »). Ce type d’échange contraste avec les habitudes américaines : aux États-Unis, il est mal vu de proposer son aide, par contre si j’ai un ami je n’hésiterai pas à demander son aide, mon ami pouvant éventuellement me la refuser. Nous avons fait ailleurs le parallèle avec le style japonais[xxiii] et analysé les raisons pour lesquelles les différences de style qui existent entre Français et Japonais peuvent mener à des incompréhensions et des conflits. Reprenons plus en détail la situation française. Quand j’ai un problème, j’en fais part à mes amis. Je peux me « vider de ma frustration » tout simplement, et alors mon ami(e) se contente de compatir. Cependant, généralement, l’échange se poursuit : nous nous mettons à analyser les raisons de mon problème. Mon ami(e) peut me donner son opinion extérieure sur ces raisons et sur des remèdes possibles. Il ou elle peut aussi en profiter pour constater qu’il ou elle a la possibilité de faire quelque chose pour m’aider et me proposer son aide, entraînant l’échange classique présenté ci-dessus. La proposition d’aide peut aussi ne pas arriver, et nous en restons alors à des analyses rationnelles. Un des objets de cette analyse, un des facteurs pris en compte est la fatigue physique et nerveuse. Si mon problème entraîne que je suis fatigué en permanence, c’est un vrai problème puisque la fatigue est identifiée comme un dysfonctionnement en France, et la fatigue chronique st à l’origine d’un cercle vicieux qui m’empêche de revenir à une gestion saine de ma vie. Mon partenaire, qui me propose son aide ou non, met dans la balance son propre équilibre : il ne faudrait pas qu’en me faisant une proposition inconsidérée il se mette lui-même dans une situation où il ne peut plus être positif pour son entourage. Pour prendre une image, son raisonnement se rapproche des instructions qui figurent sur les masques à oxygène dans les avions : les adultes doivent d’abord attacher leur propre masque avant de s’occuper de celui de leurs enfants. Ce soupesage est assumé pleinement, et parfois on en parle. A ce propos, Kelly Lemon-Kishy, dans un article d’introduction à la communication entre Occidentaux et Japonais [xxiv], recommande aux Occidentaux de ne pas trop mentionner leurs problèmes en présence de leurs amis japonais : une des conséquences négatives pourrait être que l’ami(e) japonais(e) se sente poussé à aider son ami(e) occidental(e), même si ce n’était pas l’intention de celui-ci. Le style valorisé au Japon implique, comme nous l’avons dit, l’
  2. jeanwadier Says:

    Reblogged this on Language Coop/Coop de Langues.

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